La fabrication des pirogues traditionnelles

En Polynésie, chaque domaine de la vie de la communauté était confié à un groupe de spécialistes : construction des maisons, pêche, ahima’a (cuisson au four tahitien), médecine...

L’enseignement de ces pratiques se faisait sous forme d’un apprentissage pratique et oral et la transmission s’établissait, de façon générale, de génération en génération.

La fabrication d’une pirogue de petite taille pouvait être assurée par deux personnes. Mais, pour les bâtiments de plus grande taille, il fallait mobiliser beaucoup plus d’individus. Ces constructions étaient donc une œuvre collective impliquant la société entière, afin que les travaux se déroulent dans de bonnes conditions. L’implication de la population entière entretenait et renforçait les liens communautaires.

La fourniture de divers produits, tels que la matière première en quantité abondante, la nourriture, les rétributions, le logement témoignait de la capacité de gestion des Tahua va’a, maîtres charpentiers de marine ou experts de la construction navale, détenteurs de la technicité et des rituels spécifiques.

 

  • La composition d’un va’a : à chaque essence, ses qualités.

Le choix des matériaux de construction était essentiel. Il se faisait en fonction des pièces composant le va’a. Le rôle du charpentier était de combiner les différentes qualités du bois : force mécanique, souplesse ou rigidité, résistance à l’humidité ou à l’exposition solaire.

Le poids du matériau entrait également en considération. Plus le bois est dense, plus la résistance mécanique est forte. Alors que si le bois est moins dense, il peut se briser plus facilement. Certaines, essence de bois peuvent réunir plusieurs qualités. Différentes essences étaient ainsi pour la taille des pièces du va ’a.

 

Coque : bois dense et dur résistant aux houles fortes et répétées : le toi (Alphitonia Zizyphoides), ou le mara (Neonauclea Forsteri) pour les pirogues hauturières.

Pour les pirogues côtières, le uru (Artocarpus Altilis) plus tendre et mieux adapté aux exigences des mers intérieures.

Cependant, selon les ressources de chaque île, ces principes généraux pouvaient varier. Aux Tuamotu, le tou (Cordia Subcordata) était par exemple utilisé. Certes, résistant et esthétique, mais au tronc court et trapu, il était surtout utilisé pour les pahi pa’umotu, pirogue à balancier.

 

Le flotteur : le purau (Erythrina Variegata) était propice pour la fabrication du flotteur, supportant les contraintes mécaniques de longue durée.

 

Les traverses, ‘iato : le purau ou miro, encore appelé bois de rose (Thespesia populnea) et le tamanu (Calophyllum inophyllum), étaient choisis pour leur robustesse et leur capacité à s’adapter aux mouvements brusques. 

 

La voile : en pe’ue, tresse de feuilles de pandanus (pae’ore) cueillies vertes et séchées au soleil. Précisons que seule cette tâche revenait aux femmes. Selon l’île où la pirogue était construite, la voile s’adaptait aux vents environnants.

Pandanus

 

Voile simple polynésiennes pour pirogues monodromes (J. NEYRET)

1.Nouvelle-Zélande

2.Marquises-Cook-Samoa

3. Hawaii 4. Tahiti 

 

Plus la noix de coco est longue, plus la fibre est longue également. Elle servait à confectionner les liens d’attache, le nape. Les plus petites noix étaient les moins utilisées.

Fibres végétales : bourre de coco (H. GUIOT)

Attache du balancier avant aux piquets reliant aux flotteurs. (Musée de Tahiti et des îles)

 

Le colmatage et calfatage entre les planches s’effectuaient avec de la sève de l’arbre à pain et rendaient l’embarcation étanche.

 

  • Les accessoires

 

  • L’écope

Écope entre 1050 et 1450 ap. J-C. Vestige de Fa’ahia, site de Huahine en bois de miro

Instrument servant à vider l’eau en fond de cale.

  • L’ancre

Tutau, ancre à gorge Raiatea, archipel de la Société, en pierre volcanique (photo droite-D. Hazama)

Tutau, ancre à perforation, Marquises, roche volcanique (photo gauche-D. Hazama)

  • Les pagaies

Pagaies cassées, entre 1050 et 1450 ap. J-C, fouilles de Fa’ahia, Huahine. Bois de miro.

Oe, pagaie en bois des iles Gambiers (Collection privée)

Tipoka, pagaie de Napuka, Tuamotu (musée de Tahiti et des îles)

 

  • Les pagaies gouvernail

Les pagaies gouvernails pouvaient atteindre 1,80 à 2,50 mètres de long. Elles étaient utilisées le plus souvent pour les grandes embarcations et fixées au milieu ou bien à l’arrière du navire. L’extrémité servait à empoigner, manœuvrer, de forme cylindrique et perpendiculaire au manche.

 

  • Les outils

Le tahua va’a, pour accomplir sa tâche, devait s’équiper de bons outils. Cela était essentiel pour que l’embarcation commandée soit digne du commanditaire, le plus souvent le ari’i. Ainsi, perçoirs, herminettes, leviers, chevilles, liens en fibre végétales étaient utilisés pour la fabrication des va’a. Dans la plupart des îles en Polynésie, les outils présentaient quasiment la même forme. Encore une fois, seul l’essence du bois différait, en lien avec la disponibilité de la ressource en bois sur le lieu de construction.

 

Perçoir à pompe des Tuamotu

(K. Emory, 1975)

Outils pour percer les planches de bois et relier entre-elles par des liens en fibre végétales

Tieke ou Hou, perçoir à volant. Rangiroa, Tuamotu.

Bois de mikimiki (Pemphis acidula), noix de coco, fibre de bourre de coco, dent de requin.

(photographie de D. Hazama)

Planches assemblées de ligature de part en part (H. Guiot)

Le keke, terme généralement utilisé aux Tuamotu

Leviers fourchus permettant de tendre les ligatures.

  1. Tuamotu (Emory, 1975)
  2. Cook (Haddon et Hornell, 1991)
  3. Nouvelle-Zélande (Best 1925)
  • L’herminette

A la dernière nuit du cycle lunaire, les herminettes (to’i) servant à la fabrication du va’a étaient placées dans une niche du marae. Ce rite se nomme le ha’amoera’a to’i et avait pour but d’invoquer les dieux, notamment le dieu Tane, protecteur des artisans, pour que le mana (force, pouvoir) entre dans les instruments, afin d’aider les artisans durant leur travail. Des offrandes étaient également fournies, lors des rituels. Au lendemain, les to’i étaient plongés dans la mer et chargés de leur pouvoir. Le travail pouvait enfin commencer.

Herminette à lame de pierre pour la

charpenterie marine (Orliac, 1986)

To’i, herminette des Iles de la Société.

Bois, roche volcanique, fibre de bourre de coco (photographie de D. Hazama)

 

 

  • Quelques exemples des différentes pirogues selon les îles ou archipels

Il existait autant de va’a, qu’il existe d’îles ou archipels de la Polynésie. Elles différaient selon leur forme (trapues, courtes, longues, simples ou doubles), leur utilisation (pêche, voyage, guerre, course, etc.), leur origine, leur capacité de transport etc.

L’éloignement des îles façonne la pensée de leurs habitants. Les contraintes naturelles font que chaque île utilise les matériaux dont elle dispose, ce qui différencie grandement les va’a entre-eux.

Prenant l’exemple d’un va’a de :

Tahiti (Iles Sous-le-Vent)

Va’a motu, pirogue à balancier et à voile de Tahiti, vers 1860. (Collection Ch. Gleizal)

Pirogue utilisée pour les traversées de courte distance entre les îles. Ne pouvant transporter qu’une à deux personnes, pour la navigation de plaisance.

 

Aux Tuamotu

Pahi, pirogue double des Tuamotu à Taunoa, Tahiti le 23 février 1847.

(Aquarelle de Byam Martin)

Pahi des Tuamotu, qui servait au long trajet et permettait d’embarquer beaucoup de personnes et des provisions. Il portait un abri sur chacune des coques.

Vaka, modèle réduit de pirogue Tatakoto, Tuamotu, construite vers 1970,

bois de tou (Cordia subcordata) et fibres de bourre de coco.

(Collection de l’Évêché de Papeete)

 

Une véritable pirogue grandeur nature se trouve au musée de Tahiti et des îles, longue d’environ 4 mètres. Ce modèle de pirogue a disparu vers les années 1930. Elle aurait pu servir à la pêche proche du récif.

 

A Wallis

Pirogue de course (H.Guiot)

La voilure permettait au vent de s’engouffrer et de donner de la vitesse à l’embarcation, malgré le nombre important de passager.

 

Tonga