Qu'est-ce que le 'orero ?

Recherche réalisée par Herenui PATU, Tiffany BEGAT et Oariiotohia AVIU.

 

Le mot « 'orero » a évolué au fil du temps. Les sociétés polynésiennes anciennes en avaient une autre conception que celle que nous en avons aujourd'hui. Le 'orero était alors la personne en charge de l'art déclamatoire. En effet, il s'agissait pour lui de faire l'éloge ou de narrer un discours, un message qu’il avait préalablement appris. Il était considéré comme un messager des dieux, celui des rois et des familles également. Ce 'orero se devait d'être convainquant et surtout éloquent, son but étant d'avoir l'attention des auditeurs auxquels il était présenté. Le 'orero aurait évolué vers la pratique artistique avec l'introduction de l'écriture après l'arrivée des missionnaires. Avant cela, le 'orero était considéré comme un don divin qui permettait une parfaite maîtrise de la langue et des cultures polynésiennes bien que vastes, c'est pourquoi seuls les lettrés le pratiquaient, car ils pouvaient comprendre le sens des textes, des mots et s'en imprégner pour aboutir à un 'orero « parfait ».

Le 'orero servait de lien de cohésion entre les communautés : le ‘orero unissait par son éloquence, chacun se réunissait pour l'écouter. Notamment considéré comme un messager des dieux, il possédait le don divin de transmettre la culture, le savoir, le culte, etc. Par extension, le 'orero faisait référence aux récitations des généalogies, entreprises par le prêtre, réputées très ennuyeuses et plates. Par son art, le 'orero devait les rendre plus attractives. On considérait le 'orero comme un don et celui qui le pratiquait comme choisi par les dieux. On devenait naturellement 'orero si l'on possédait ce don de la parole. Très ancré dans la société polynésienne ancienne, il servait de base pour une société aux traditions orales et à la culture littéraire importantes et où l’expression de l'identité était essentielle. Les Polynésiens se devaient de connaître sa généalogie, sa terre et donc ses origines.

Avant la récitation, se déroulait une longue préparation du 'orero qui ne consistait pas seulement en l'apprentissage par cœur du texte. Les 'orero se rendaient par exemple sur le lieu dont ils devaient faire l'éloge, pour être capables d'en connaître l'histoire. Une fois imprégnés de l'histoire du lieu qu'ils devaient valoriser, réciter ou autre, c'était au responsable d'expliquer chaque ligne du texte pour que chacun puisse mieux le comprendre. De nos jours, certains professionnels du domaine insistent sur le fait que l'orateur doit absolument avoir des ancêtres 'orero et être natif de la commune qu'il présente au risque d'échouer dans son discours ou de ne pas réussir à le terminer. Le 'orero n'est pas seulement une récitation apprise par cœur : en effet, l'orateur a la possibilité de jouer avec les différentes tonalités. Il peut en faire un chant ou une sorte de poésie, c'est à lui que revient la responsabilité de rendre son discours plus vivant et animé. Car après tout il se doit d'interpréter un personnage aux dons sacrés.

En effet, le orero n’est pas seulement l’exposition d’un discours : les spécialistes d'antan et de nos jours accompagnent leurs discours d'accessoires adéquats comme le auti. Cette plante avait une grande importance au sein de la société ancienne, car elle était utilisée dans divers domaines notamment la médecine, pour contrer les esprits perturbateurs ou les mauvais présages : c'est pourquoi elle avait un statut sacré. La classe de la prêtrise quant à elle, utilisait une feuille de ape ainsi que du viriviri attaché à son poignet.

 

Exemple d'auti

Auti

Source : www.tahitiheritage.pf

Le ape, proche du taro, servait de décors, en raison de la forme de ses feuilles en cœur. Ses usages étaient divers : parapluies locaux ou toits pour les petites maisons, par exemple. Les prêtres les utilisaient peut-être à cause de leur apparence.

Voici un viriviri utilisé par les prêtres : il servait d’aide pour mémoriser la généalogie des familles que le ‘orero présentait, les événements historiques, les chants ou les récits. Bourre de coco tressée en cylindre, chaque nœud représentait un nom dans une généalogie.

Viriviri

Source : La civilisation des anciens Polynésiens – Direction des enseignements secondaires.

C'est à l'orateur de gérer son espace, car lorsque débute son discours, il est maître des lieux. Il peut rester immobile, bouger ou même danser. La gestuelle compte également. Au-delà de l'envie d'impressionner, l'orateur se doit d'illustrer par des gestes convenables tout son récit : d'où l'importance de la maîtrise du texte et d'un bon apprentissage. À chaque parole, ses gestes, ainsi les gestes ne sont pas à effectuer de manière anodine, tout cela est réfléchi et bien coordonné par l'orateur. Ce qu'il faut souligner ici c'est l'harmonie entre le personnage et son éloge, à savoir la cohésion du corps de l'orateur avec son discours. C'est cela qui est remarquable car la difficulté est très importante : il fallait en quelque sorte aller au-delà de la maîtrise et s'approprier le discours. L'attitude était bien évidemment très stricte, la personne n'entamait pas une comédie, mais bien entendu un éloge, une narration, c'est pourquoi il fallait faire preuve de sérieux car la déclamation se faisait souvent au nom du roi, et il était important de représenter correctement la famille du roi et surtout le souverain en lui-même. La tenue devait être modérée, il ne fallait pas exagérer son interprétation mais rester humble et surtout renforcer le sentiment de respect que chacun lui accordait car l'art avait une connotation divine. Autrefois, les costumes ne variaient pas, si ce n'est que les prêtres étaient uniquement vêtus de pareo.

Le ‘orero ne pouvait être effectué à n'importe quel moment, même si le quotidien de chaque homme était rythmé par des fêtes religieuses puisque les dieux avaient une place capitale dans la société polynésienne. Certaines occasions étaient privilégiées, par exemple :

  • L’accueil de tribus voisines, qui était l’occasion de faire des sacrifices ou des offrandes

Extrait du chapitre La secte des arioi dans les îles de la Société (Teuira Henry, Tahiti aux temps anciens)

Des chefs arioi arrivèrent dans une commune voisine et firent des offrandes aux prêtres de la terre qui les avait accueillis.

Tera te maro-tai na ’oe e te atua e ! O

te vane, te ’ura te fa’aio, te pua’a, te

apaapa ’uru, e te rahiri ; ta ’oe ia i to

matou tae ra’a mai i te fenua nei ma

te ora.

Voici pour toi l’offrande du voyage en mer O Dieu !

Une belle natte en tapa arioi  avec plumes ’ura, un cochon, une moitié de maiore et un bouquet de feuilles de cocotier tressées. Tout ceci est à toi pour notre heureuse arrivée dans ce pays

E ’aroha mai i to maru e te atua e,

eiaha te ’ino ia tupu ia matou i te

i’a’aea ra’a i teie nei fenua e tae noa

tu i to matou mareva ra’a tu. Tahi tia

mai i ta matou aha e te atua e !

Aie pitié de tes ombres ô Dieu, qu’il ne nous vienne aucun mal pendant notre séjour dans ce pays même lorsque nous nous embarquerons. Ecoute nos prières

O Dieu !

 

 

  • En temps de guerre et une fois celle-ci terminée pour remercier les dieux de ramener les hommes et la paix, même si elle était éphémère.

 

Cette harangue montre la faveur du Roi pour la paix. Extrait du chapitre « L'art de la guerre » (Teuira Henry. Tahiti aux temps anciens).

Tera te toa a te ari’i, te toa o hau, ei

hau mai te ’a’ano e te roa, mai te

hitia o te ra e te to’oa o te ra mai te

apatoa e te apatoerau : ei hau !

Voici un roc du souverain, le roc de paix, que la paix soit en long et en large,

de l’Est à l’Ouest

et du Sud au Nord, que la paix soit !

 

Te iriti nei te ari’i i te taupo’o tamai, ua matara te ha’ana tama’i ua ha’ape hia te ihe. Ua ha’amana nia te ari’i mai teie pae e tae noatu i tera pae. Te taoa maitai e horoa ia tu nei o te hau ; a tonoi te ’orero ia fa’aite i te hau.

Le souverain enlève le casque de guerre, l’armure est desserrée, le javelot est mis de côté.

Le souverain est respecté d’une côte à l’autre. Le trésor qui vous est donné est la paix. Dépêchez les hérauts afin qu’ils proclament la paix.

 

 

  • Les mariages ou les veillées funèbres.

Voici une invocation d'un prêtre qui prononça un dernier discours au nom du défunt et des siens décédés : Extrait de « L'individu » Cérémonies et coutumes pour les malades et les morts. (Teuira Henry, Tahiti aux temps anciens).

Teie ta ’oe metua tane ; teie ta ’oe metua

vahine, teie ta ’oe vahine (ou ta’oe tane);

teie ta ’oe tamaiti ; teie ta ’oe tamahine; teie

ta ’oe fetii (o mea). A huri i to mata i te po;

eiaha e fariu mai i to te ao nei Ei...

Voici ton père, voici ta mère, voici ta femme (ou

ton mari), voici ton fils, voici ta fille, voici tes

parents (etc.). Tourne ton visage vers les

ténèbres, ne fais pas revenir ton regard sur la

Terre. Que la maladie cesse avec toi...

 

  • Les premières récoltes de fruits.

Le ‘orero accompagnait ainsi les grands temps de la vie des anciens Polynésiens. Certaines cérémonies pouvaient être considérées plus importantes que d'autres et donc amplifier le rôle du 'orero.

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