Une redécouverte contemporaine du 'orero

Avec l'évolution des sociétés polynésiennes et surtout l'occidentalisation de l'île de Tahiti, on fait face à une perte considérable de la pratique. En effet, les jeunes générations sont touchées par une sorte de désintérêt pour la culture orale polynésienne. On cherche néanmoins, depuis quelques années, à revaloriser ce patrimoine oral.

Pour que ce patrimoine oral ne se perde pas, on cherche à assurer sa transmission, notamment dans le cadre de l'enseignement primaire. Les années 2000 ont vu le développement des cours de 'orero sous l'initiative de la Direction de l'Enseignement primaire et la Cellule Langue et Culture Polynésiennes, notamment dans les écoles primaires. Cette décision fut influencée par le fait qu'en 1998, lors du grand concours du Heiva i Tahiti, des professionnels du 'orero décidèrent d'intégrer celui-ci dans le concours. À l'école, l'art déclamatoire a pour principal objectif de faire revivre les cultures ancestrales chez les plus jeunes. Un programme scolaire est mis à disposition des professeurs d'école : chaque niveau de classes est initié avec un programme propre, tout en s'appuyant sur les tonalités, le type de 'orero à enseigner, etc. Cela contribue en quelque sorte à la formation de futurs orateurs, même si le premier objectif est la familiarisation avec la langue polynésienne et la mémorisation de textes en tahitien. Il ne s'agit pas de concurrencer des orateurs professionnels ni d'atteindre le statut d'élite selon John Mairai.

Cet enseignement est vraiment très minutieux, chaque niveau de classe suit un genre littéraire adapté tout en s'appuyant sur la gestuelle, les tonalités, les mouvements à effectuer.

Par exemple

Les classes de Section Moyenne, apprennent le pata'uta'u, tout en se focalisant sur des thèmes précis, tels que la famille, le temps, la Noël. Quant aux classes primaires, elles s'entraînent sur des pehepehe dont les thèmes sont les suivants : le corps, l'eau, les rêves, l'espace. C'est à partir du CM1 que les enfants sont en charge d'un 'orero, tout en mettant le point sur la présentation du 'orero, les notions de communes. Dans un premier temps, il s'agit de dire un paripari en se limitant à la toponymie, alors que dans la phase suivante, on met l'accent sur les légendes de cette commune.

Une fois chaque programme arrivé à son terme, les professeurs des écoles sont en mesure de pouvoir lancer de petits concours, afin de déterminer un représentant susceptible d'exposer son 'orero, son savoir, sa maîtrise et sa culture au grand concours 'Orero i Tahiti. Ainsi pour y accéder, il y a certaines étapes à respecter :

  • D'abord des concours sont organisés, c'est le concours 'orero-école, entre les élèves d'une même école, pour que par l'intermédiaire d'un seul gagnant, l'école soit représentée à la seconde étape.
  • Puis le gagnant peut concourir contre des orateurs d'autres écoles, voire d'autres communes lors du concours 'orero-circonsciption.
  • Enfin l'heureux(se) élu(e) a le privilège de rencontrer les élèves de chaque archipel pour le grand concours à l'issue de la rencontre territoriale.

Par exemple, au cours de la troisième édition du concours 'Orero i Tahiti, les 14 communes de Tahiti ont présenté leurs meilleurs orateurs : ce concours s'est déroulé à l'Assemblée nationale. Les représentants de l'Assemblée, de l’Éducation, les parents, professeurs et élèves ont été conviés.

 

Première lauréate : Nailea Foissac, classe de CM2 de l'école Manotahi de Punaauia

Laure ate

Source : La dépêche de Tahiti
 

De nos jours, le code vestimentaire n'est pas imposé mais seulement adapté aux 'orero ; les costumes diffèrent souvent selon les archipels d'origine, les îles ou communes représentées, les légendes narrées. Les accessoires peuvent aussi être très divers. Aujourd'hui, la performance n'est donc pas figée mais variée par rapport aux époques anciennes. En voici des exemples.

Costume de l'île de Fatu Hiva (archipel des Marquises) principalement en plumes :

Cette oratrice interprète la danse de l'oiseau, caractéristique de cet archipel.

Oiseau

Source : www.matarevaphoto.com durant une édition du concours 'Orero i Tahiti en 2011.

 

Orateur de Taha'a, archipel de la Société

Son costume est fait d'un diadème, d'un collier et d'une taille en more (branches de pürau séchées)

Tahaa

Source : www.culture-patrimoine.pf

 

Cette jeune interprète présente un 'orero de l'île de Pukapuka, située dans l'archipel des Tuamotu.

Sa couronne de fleurs et son bustier fait de coquillages, rappellent le côté naturel de son archipel.

Pukapuka

 

Pour valoriser ce patrimoine oral polynésien, le 'orero se développe dans les concours traditionnels mais également dans d'autres circonstances.

  • Des concours de meilleurs 'orero sont organisés lors de la célèbre cérémonie appelée Heiva i Tahiti. Des amateurs de 'orero sont représentés dans les groupes de danses. En effet, ils doivent raconter l'histoire jouée par leur groupe, souvent ils peuvent interpréter le rôle d'un personnage important, qu'il ait un rôle mauvais, secondaire, etc. A l'occasion du Heiva i Tahiti de 2015, Tiva Manoi, dit « Minos », représentant le groupe de danse TEMAEVA a reçu le prix du meilleur 'orero.
  • Également présent dans la catégorie Himene tarava et Himene ru'au, le 'orero, même si son discours n'est pas récompensé, discourt avant que le chant ne démarre, est convié pour parler du chant en lui-même, pour la présentation de la légende, de l'histoire du chant et présenter également l'origine de ce chant.

Cela peut être considéré comme une forme de revalorisation ou tout simplement de redécouverte pour les populations contemporaines. On voit alors une volonté de se tourner vers une préservation des langues et cultures polynésiennes à travers le 'orero. Cette dynamique est encouragée par  le Conservatoire Artistique Territorial, qui essaie de maintenir un lien oublié entre les cultures traditionnelles polynésiennes et la société en elle-même. Ce conservatoire donne des cours de 'orero, assurés par M. John Mairai, pour les élèves inscrits en catégorie « 'Ori tahiti » : c'est un cours obligatoire pour tout élève souhaitant avoir ce diplôme. L'élève doit pouvoir maîtriser les instruments de percussions, les pas de danse du 'ori tahiti, le savoir polynésien c'est-à-dire la culture générale. Tout cela fait partie de l'enseignement que le conservatoire propose car l'héritage polynésien doit être conservé et transmis. Grâce à ces événements et actions, le ‘orero retrouve une place dans la société actuelle.

Aujourd’hui, il n'y a plus de distinction de rang social, même si certains professionnels pensent que le 'orero ne peut être effectué par n'importe qui. Il suscite un engouement considérable dans la population actuelle : dorénavant ce ne sont plus les généalogies ou les faits historiques qui sont contés. Le 'orero est utilisé à travers de nombreuses occasions : le contexte d'utilisation varie désormais (chant, danse, programme scolaire, cours). Aujourd'hui il peut servir de message d'accueil ou aussi bien de messages d'introduction, d'ouverture lors des cérémonies officielles. Lors des festivités de l'Orange le 28 juin 2014, un 'orero a été déclamé contribuant à la cérémonie d'ouverture.

Nous avons ici un exemple d'extrait de message de bienvenue :

Manava i te ruì tua tinitini !

Manava i te ruì tua manomano !

Manava òe e to ù fenua !

Maeva òe, e te Tomite Heiva !

Tena atu ia òutou paatoà te aroha rahi o te ao no mua roa

e te ao no raro roa !

Maeva, ia ora e manava i to tātou fārereiraa i teie nei âruì.

Maeva òe e Tavana òire ! Maeva e te toa nui e.

Je vous accueille vous les  nuits innombrables !

Je vous accueille vous les mille nuits !

Je t’accueille ô, ma terre !

Je vous salue ô experts avisés du Heiva !

Que l’amour de ceux du monde d’antan

Et  de ceux du monde d’en bas vous habite !

Je vous salue !  Que la vie soit en vous !

Je  vous accueille à la rencontre de ce soir.

Source : Vice-rectorat de la Polynésie française

L'utilisation du 'orero va plus loin, notamment à l'initiative de la tournée en France de la troupe Tahiri ora. Le chef de groupe de danses traditionnelles Tumata Robinson, se tourne vers un 'orero en français. C'est un dynamisme nouveau qui tend à s'éloigner du 'orero traditionnel, même si on a la volonté de mettre une légende en discours. Ce projet est promu alors que la troupe se produisait en France. La chef de la troupe assure vouloir déclamer en français pour un public français, de façon à ce qu’il comprenne la légende racontée et mise en scène. Pour cela, elle fait appel au célèbre John Mairai, auteur-conteur et écrivain, qui confirme que déclamer en français a été une belle expérience. C'est un moyen également de partager ce patrimoine avec la France. Pour montrer ce qu'est un 'orero , il il est important de maîtriser la langue française, ce qui est indispensable pour donner une traduction adéquate au 'orero.

En 2010, cette pratique de la langue polynésienne est labellisée. Selon le Tahiti info, cette activité a reçu « le label des langues » cette même année et le 3 février 2012 « le label des labels des langues européennes ». Voilà une promotion qui permet de reconnaître l'importance de la langue polynésienne et les bienfaits qu'elle apporte aux jeunes Polynésiens : liens renoués avec la culture, la langue polynésienne, l'histoire de la société polynésienne, lutte contre l'illettrisme, etc. On voit bien que le 'orero connaît un dynamisme au-delà des frontières locales : il est reconnu à l'international et permet une belle promotion de la pratique. Ce label sera conservé par la Polynésie française jusqu'en 2022.

 

     Remise du prix « Label des labels » le 14 février 2014 à la Direction de l'enseignement primaire, en présence de Tauhiti Nena, Rahaiti Buchin et Mirose Paia.

Label

Source : http://www.tahiti-infos.com/Label-des-Labels-Le-projet-Orero-titulaire-du-trophee-jusqu-en-2022_a41399.html

 

L'importance du 'orero est grandissante depuis les années 2000. Les enseignements, spectacles, concours et autres activités remettent au jour ce patrimoine, ainsi c'est eux qui permettent le lien entre le passé et le présent quoi qu'il soit précoce. Ce ne sont plus véritablement des 'orero d'antan, car ils ont perdu leurs aspects divins, politiques. L'orateur n'est plus au service des hommes, des chefs ou des dieux : les dimensions d'interprétation des discours ont changé. Costumes spécifiques, enfants, adultes sont désormais admis à cette pratique. Le 'orero est aussi devenu un outil d'enseignement de la langue.

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