Le tressage polynésien au contact des Européens

  • Les mutations du tressage

Larrivée des Européens à la fin du XIXe siècle provoqua un changement irréversible au sein des sociétés polynésiennes. La période qui suit le contact est marqué par des bouleversements profonds qui se manifestent notamment par l'abandon, progressif ou soudain, de savoir-faire traditionnels et par la destruction des symboles de l'ancienne religion et de l'ordre social. Les pratiques artisanales anciennes, liées aux croyances et cultures indigènes, vont devoir sadapter aux nouvelles exigences sociales, pour sorienter vers un artisanat utilitaire à usage domestique, à lesthétique européenne. Dès labandon de l'ancienne religion, les objets tressés liés au domaine du sacré ne sont, par la force des choses, plus fabriqués, de même que que toute une série dobjets liés au prestige, à lornement, à la guerre ou à la mort.

Contrairement au tapa, remplacé par les cotonnades européennes, les produits tressés du quotidien connaissent un sort beaucoup plus contrasté. Les maisons sont par exemple construites comme autrefois, on continue de fabriquer des paniers et des nattes. Au XIXe siècle, les missionnaires encouragent les activités artisanales pour occuper les femmes. En tant quartisanat traditionnel féminin, le tressage reste ainsi vivant dans les paroisses et dans les districts grâce, comme jadis, aux activités pupu (communautaires).

 

  • La naissance de l'art du chapeau

Daprès les gravures anciennes et les textes des premiers voyageurs européens, les ornements de tête étaient des chapeaux sans fond, des visières ou des turbans. Le port de certaines coiffes était réservé aux personnes de haut rang. Selon Robert T. Aitken « les premiers visiteurs des îles (Australes) mentionnent des couvre-chefs en forme de turban, mais pas des chapeaux ». Le chapeau, est un élément introduit par les Occidentaux, qui fut vite intégré à la vie locale.

L'historien F. Cheung affirme « le tressage des chapeaux, portés fièrement durant les offices religieux, n'est pas la continuation d'une quelconque tradition : il fut imposé par les missionnaires anglais pour remplacer la couronne de fleurs jugée comme un reliquat du paganisme ». Le port du chapeau peut dabord être considéré comme le «  signe dune promotion sociale », par mimétisme avec la signification des coiffes et autres couvre-chefs pré-européens, apanages des chefs et des personnes de haut rang.  Le tressage de chapeaux européens, tout comme la confection des robes en tissu, devient une activité, un métier à part entière, qui se répand dans les îles. Cest en peu de temps que les chapeaux sont passés du statut dobjets de prestige convoités à celui dobjets de la vie quotidienne, tressés à la façon européenne par des mains polynésiennes, déjà habiles dans la technique et lart de transformer les fibres naturelles et de les assembler. Les petites filles au contact de leur mère commencent leur formation par lapprentissage de tresses simples, un savoir-faire qui s’étoffe ensuite avec l’âge.

En 1935 la reine Pomare IV, Aima participe régulièrement au culte protestant en compagnie de son deuxième mari Ariifaaite. Elle était vêtue à leuropéenne et arborait de magnifiques chapeaux qui deviendront célèbres et influenceront les goûts de la gente féminine de la société tahitienne de l’époque. Cest sous son règne que les chapeaux européens deviennent « indispensables » au delà de leur port imposé originellement pour le culte. Le tressage de chapeaux était lune des distractions favorites de la reine avec les tifaifai et les jeux de cartes. Pomare IV possédait une remarquable collection de chapeaux, qui sont aujourdhui exposés au musée de Tahiti et de ses îles. Sa passion pour le tressage de chapeaux ainsi que son influence en tant que « gravure de mode » ont contribué à lessor des chapeaux européens, aussi bien à la cour que dans les moeurs des Polynésiens.

  • Au début du XXe siècle, un artisanat en déclin

La Polynésie est annexée en 1889 et porte lappellation «  Etablissement français dOcéanie » jusquen 1957 où elle devient un territoire doutre-mer. Durant cette période lartisanat, dont les activités de tressage, participe au bien être de la famille et perdure surtout en dehors de la zone urbaine.  Tout comme à l’époque préeuropéenne la division par sexe de travail se perpétue. En effet , toutes les tâches « extérieures » au foyer familial sont masculines et celles qui concernent « lintérieur » sont féminines.  Les hommes soccupent de la pêche , de la fabrications des différents outils, des activités agricoles, de la construction et de la réfection des habitations dont la toiture , à laquelle les femmes participent pour le tressage des tuiles. Les femmes quant à elle, cuisinent, soccupent des enfants, des activités de couture et du tressage des nattes et des paniers.

Les expéditions ethnographiques du Bishop Museum  des années 1920-1930 fournissent des informations et rapportent une disparition progressive mais claire des paniers tressés de type traditionnel mais en parallèle un pérennité des objets utilitaires tressés, ce qui nest pas le cas de dautres ustensiles traditionnels tel que le tapa ou encore lherminette dont lusage a périclité suite au Contact.

Jeunes filles tressant des chapeaux à Tahiti.

 

Ci-dessus ‘Ote’, dans les années 1920, lors des festivités du Turai en juillet à Papeete, les spectateurs portent en grande majorité des chapeaux.

Coll. Ch.Beslu