Le 'uru, un trésor quotidien pour les anciens Polynésiens

Autrefois inconnu des sociétés européennes, le 'uru est « découvert » à l’époque moderne par les Européens. En effet la quête de nouvelles terres pousse alors les Européens à naviguer au-delà des frontières et ainsi atteindre l'océan Pacifique jamais exploré par les Européens auparavant. C'est le général Pedro Fernandez de Quiros qui « découvre » l'arbre à pain en naviguant vers les îles Marquises à la fin du xvisiècle. Cependant c'est à Foster que l'on doit la première description d’un spécimen au xviiisiècle, soit deux siècles après.

L'un des faits marquants de l'histoire de l'arbre à pain est étroitement lié à la traite négrière des xviie et xviiisiècles, sous la tutelle des Européens. C'est grâce à cet acte peu honorable qu'est le commerce d'esclaves entre l'Afrique noire, l'Europe et l'Amérique que le 'uru a été développé à l'échelle mondiale.

Trois puissances coloniales se disputent et se partagent le Pacifique au xviiisiècle : l'Angleterre, la France et l'Espagne. C'est sous le roi anglais Georges III, qui accepte de répondre à la requête émise de récolter quelques plans d'arbre à pain à Tahiti et dans les îles afin de les ramener aux Antilles pour nourrir les esclaves, que le navire HMS Bounty débarque sous le commandement du lieutenant William Bligh en 1789. Après quelques péripéties maintes fois reprises dans des écrits comme l’œuvre de James Norman Hall, The mutiny on the Bounty, dans des productions hollywoodiennes à succès, comme le film avec l'acteur américain Marlon Brando et la Polynésienne Tarita Teriipaia qui ont fait le tour du monde, cette partie de l'histoire du 'uru s'est répandue. Ces sources présentent la vision européenne et étrangère de cet arbre.

 

Cependant dans le triangle polynésien et plus largement dans le Pacifique, c'est une toute autre vision, une toute autre importance qui est accordée au 'uru . En effet dans les sociétés traditionnelles océaniennes, on place l'arbre à pain, de ses racines à ses feuilles en passant par son écorce, à un rang supérieur voire centrale. Tant dans les relations humaines et spirituelles que dans la vie quotidienne et sociétale, le tumu 'uru tient une place prépondérante car tout ce qui compose cet arbre était utilisé et/ou transformé. Quelques méthodes et techniques du passé nous sont parvenues et sont fièrement transmises à la jeune génération.

 

Les anciens Polynésiens utilisaient ainsi l'écorce pour fabriquer des étoffes raffinées et très importantes au sein de la société. Le tapa (étoffe) est fabriqué grâce à l'écorce de 'uru qui est frappée à l'aide d'un maillet en bois jusqu'à l’assouplissement total du tissu, qui était travaillé différemment selon les familles, les occasions ou l’île d'où l'on venait. En effet il était coloré, peint avec des motifs différents. Il pouvait être utilisé en tant que vêtement quotidien ou cérémoniel, offrande, présent ou encore tapisserie dans les sociétés polynésiennes pré-européennes car, par la suite les codes changent, sous l'égide des Anglais puis des Français.

 

L'arbre à pain a aussi de l'importance en médecine traditionnelle. On utilise les ohi 'uru (racines de l'arbre à pain) pour la décoction de ra'au tahiti (médecine traditionnelle fait à base de plantes) et, dans le même temps, elles pouvaient servir de pansement grâce à son étanchéité et son élasticité. Le tapau 'uru (latex : sève) est lui aussi utilisé pour traiter les fractures, douleurs articulaires ou autres contusions afin de maintenir les plaies fermées et ainsi éviter les infections. Cela faisait aussi effet de colle. Le principe de base était de blesser l'arbre afin qu'il relâche sa sève. Par la suite, la sève séchait et faisait office de colle naturelle.

 

 

Les feuilles aussi sont très utilisées dans la médecine traditionnelle, notamment les rau 'uru (jeune feuille) ou les hiata 'uru (pétiole foliaire), ainsi que les omou 'uru (bourgeons).  Après avoir recueilli les ingrédients nécessaires à la préparation du ra'au tahiti, on les mettait dans une pierre creuse prévue à cet effet puis on les pillait à l'aide d'un penu, un pilon taillé dans la pierre. Le liquide obtenu était soit appliqué directement sur la plaies (infections externes) ou bien on y ajoutait peu à peu de l'eau afin de rendre la mixture plus facile à avaler ( pour les infections internes).

 

Un des nombreux domaines où l'arbre à pain est très important est la construction

En effet les Polynésiens utilisaient les troncs et les branches de l'arbre à pain comme base de construction pour les fare (maisons), les pahu (tambours), fana (arc), et plus important les va'a (pirogues). Ce type de travail manuel nécessitait une main aguerrie, forte, précise mais, dans le même temps, une approche minutieuse dans le façonnage du bois.

 

 

 Mais le plus important concernant le 'uru est bien sûr lié à la nourriture. L'autre atout de cet arbre est qu'il donne des fruits la majeure partie de l'année selon les variétés (comme le puero). Dans les sociétés anciennes il est prouvé1 que ce fruit était saisonnier et donnait huit mois sur douze (de Novembre/Décembre à juin/Juillet). Le reste de l'année, les Polynésiens consommaient d'autres aliments comme les tubercules tarua (igname), 'umara (patate douce), maniota (manioc) ou encore d'autres fruits comme le fe'i (banane plantain), mei'a (banane).

Puisqu'il existe de nombreuses variétés de 'uru (89 variétés en Polynésie-française), il existe aussi différentes manières de cuisiner le fruit à pain. Autrefois, les modes de cuissons étaient restreints et se cantonnaient soit à la cuisson au ahima'a (cuisson à l'étouffée dans un four sous terre), tunu pa'a, c'est-à-dire au feu de bois jusqu'à ce que la peau soit grillée, la popo'i qui consiste à écraser le fruit jusqu'à ce qu'il soit très tendre ou bien la préparation par fermentation du 'uru dans ce que les Marquisiens nomment le mà, qui est une grosse fosse creusée à même le sol tapissée de feuilles de bananiers où l'on disposait les fruits préalablement épluchés puis écrasés par un homme avec ses pieds.

Le était recouvert de feuille de bananiers très étanches pour une meilleure conservation et ce pour plusieurs mois. Cela donnait une préparation très amère que l'on adoucissait grâce à d'autres fruits plus sucrés.  L'ouverture du se faisait en période de disette afin de palier le manque de nourriture instauré pendant le rahui.

 

1    Études botaniques menées par FORSTER G.

      QUIROS P, Historia del descubrimiento de las regiones Australes, publié par Don Justo Zaragoza, 1880.

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