L'évolution de la médecine traditionnelle

Le ra‘au Tahiti existait bien avant les contacts entre Européens et Polynésiens au XVIIIe siècle, mais il n’était prescrit que par des tahu’a (guérisseurs, soignants ou spécialistes) qui sont connus pour leurs grandes connaissances concernant les plantes médicinales. Ces personnes sont considérées comme ayant un don, un pouvoir, du mana (GRAND Simone, Tahu ‘a, tohunga, kahuna : Le monde polynésien des soins traditionnels, Tahiti, Au vent des îles, 2007, p. 78).

 

  • Les tahu’a et leur pouvoir de guérison

Autrefois seuls les tahu’a avaient les connaissances nécessaires pour prodiguer des soins aux patients. Ils avaient une connaissance large des plantes médicinales et se proclamaient détenteur de savoirs transmis par les Atua, les dieux ancestraux de la mythologie polynésienne. Les techniques de fabrication et les outils utilisés pouvaient différer d’un praticien à un autre, entraînant une forte diversité dans la confection de ra’au Tahiti.

L’approche des maladies dans les sociétés polynésiennes anciennes n’était pas la même que dans les pays occidentaux. En effet, le diagnostic prenait en compte non seulement la santé physique du patient mais également son vécu, son entourage et permettait ainsi de « soigner son corps et son esprit ». (SAURA Bruno, « Thérapie et religions chrétiennes à Tahiti », », Le paradis, savoir médical et pouvoir de guérir à Tahiti, n°30, 1996, p. 40-65).

Dans la culture tahitienne, les maladies étaient divisées en deux grandes catégories : celles dites « naturelles » (ma’i mau) et « surnaturelles » (ma’i ta’a’ ê) (LEMAÎTRE Yves, « Médecine traditionnelle et changement à Tahiti », Le paradis, savoir médical et pouvoir de guérir à Tahiti, n°30, 1996, p. 126 ). En fonction de la maladie ou lésions du corps, un spécialiste prenait en charge le patient et lui donnait des soins spécifiques pouvant aller du simple massage aux opérations chirurgicales. En effet, les Tahitiens étaient réputés être d’excellents chirurgiens. Ils arrivaient à remplacer des morceaux d’os manquant par des pièces de bois (, Cordyline fructicosa l.) ou encore une partie de crâne endommagée « par une pièce en coque de noix de coco » (LEMAÎTRE Yves, « Médecine traditionnelle et changement à Tahiti », Le paradis, savoir médical et pouvoir de guérir à Tahiti, n°30, 1996, p. 117-129 ; p.121).

Avec l’arrivée des missionnaires la médecine traditionnelle a été prohibée ainsi que le terme de tahu’a qui était trop lié à une figure païenne. On a alors plutôt utilisé le terme de ta’ata hamani ra’au (personne qui fabrique des remèdes) qui à une signification moins importante que tahu’a ra’au (spécialiste des remèdes). Ils ont cependant perduré durant le XIXe siècle et le début du XXe siècle car aucune autre forme de médecine n’existait alors (SAURA Bruno, « Thérapie et religions chrétiennes à Tahiti », », Le paradis, savoir médical et pouvoir de guérir à Tahiti, n°30, 1996, p. 44). La pratique des soins traditionnels a donc pu se perpétuer de génération en génération.

 

  • Les ra’au tahiti : pas seulement un remède mais aussi une histoire de croyance

Les traitements au ra’au tahiti étaient toujours accompagnés de prières avant, pendant et après les soins. Cette pratique se révélait très importante dans la préparation et l’efficacité des ra’au car elle permettait la transmission du mana, le don ou le pouvoir ancestral des Polynésiens.

Aujourd’hui encore, les croyances sont importantes et toujours présentes. Ainsi, une mama de Afaahiti, qui a accepté de s’entretenir avec nous, nous a indiqué que les ra’au ne marchaient pas si le malade ne croyait pas aux effets médicinaux du remède. Si, dès le début, la personne malade est sceptique vis-à-vis du traitement donné, alors ce dernier n’aura aucun effet. Dans son jardin elle a pu nous expliquer que telle feuille ou telle fleur était utilisée pour confectionner tel traitement ou tel autre. Elle a indiqué que si nous voulions prendre des plantes médicinales dans son jardin ou dans un autre pour fabriquer nous-mêmes nos ra’au, il fallait demander la permission au propriétaire car sinon le remède n’aurait aucun effet.

 

  • Une pratique qui continue d’exister

On note tout de même une évolution de la pharmacopée traditionnelle influencée par des facteurs sociaux, biologique ou par la médecine européenne. Les procédés et techniques sont différents par rapport aux pratiques ancestrales et on retrouve dans certaines recettes des ingrédients occidentaux (sucre…).

Les remèdes sont, dans certains cas, commercialisés, vendus dans les marchés ou au bord des routes alors qu’auparavant il n’en était rien. En général le diagnostic et les ra’au prescrits étaient gratuits. Le tahu’a considérait que les diagnostics et les remèdes devaient être gratuits car pour certains d’entre eux « un don divin ne se négocie pas, il se donne sans contrepartie » (GRAND Simone, Tahu’a, tohunga, kahuna : Le monde polynésien des soins traditionnels, Tahiti, Au vent des îles, 2007, p. 249). Il se voyait toutefois remercié par de la nourriture ou du troc, qui consistait à faire un échange d’objets de même valeur.

Aujourd’hui certaines personnes fabriquant du ra’au Tahiti ne se considèrent pas comme étant des tahu’a. Elles perpétuent les gestes qu’elles ont connus dans leur enfance auprès de leurs parents ou grands-parents. Cette pratique est toujours utilisée dans certaines familles où les malades sont soignés avec des remèdes traditionnels qui peuvent aussi être confectionnés pour des étrangers (personne extérieures à la famille du tradipraticien). La pharmacopée traditionnelle ne se limite pas seulement aux familles des tahu’a mais peut être utilisée par des personnes qui veulent s’initier à cet art.

 

 

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