Un symbole de la cohésion sociale polynésienne qui se meurt ?

 

Aujourd’hui, il ne reste qu’un petit nombre de trucks qui sillonnent encore les routes de l’île. Il en demeure encore dans quelques établissements scolaires ou qui font l’objet de locations par des particuliers auprès de familles qui en possèdent encore quelques-uns. Dans ce cas, les trucks sont décorés de fleurs, accrochées aux palmes de cocotier habilement tressées sur leur armature. Enfin parés de leurs plus beaux habits de lumière, les trucks partent pour le fa’ati. Amis, famille, armés de guitare, de ukulele et de leurs voix, se mettent à réanimer cette ambiance joviale que connaissait Tahiti lorsqu’elle était encore insouciante. C’est ainsi que des chants et des rires retentissaient dans la cabine.

Les trucks se font désormais plus moderne, avec des bancs rembourrés de similicuir, des appareils audio encastrés dans la caisse en bois, etc. De plus, ils ne peuvent échapper aux inspections et contrôle du service des « Transports terrestres » du pays. Nous pouvons ici noter, une autre cause de la disparition de ces engins automobile.

« Celui du lycée de Papara est très beau et même qu'il est moderne : les bancs sont en similicuir et il y a des accoudoirs et au milieu tu peux même t’adosser »

Alexia Ah-Scha

A travers ces pratiques, la peuple Ma’ohi, de manière consciente ou inconsciente, tente de revivre cette époque « si belle ». Symbole de la fraternité, de la jovialité, de l’amour et de la vie, le truck marqua en effet cette époque qui, aujourd’hui, semble rester bien loin de nous malgré tout.

 

Truck en stock, France 3: H. Corbière et L. Jacquemin

Par ailleurs, les témoignages reflètent un sentiment marqué par les regrets. Regrets de ne plus voir de trucks danser sur les routes de l’île, regrets de cette convivialité et de cette chaleur humaine qui animait les trucks… souvenirs de ces bons moments passés dans les trucks, souvenirs d’enfance, souvenirs paisibles :

 

« J'étais tellement contente de partir à l'école ou à la messe en truck. C'était convivial. C'est dommage qu'il n'y en a plus beaucoup et je ne vois pas pourquoi ils commencent à partir aux oubliettes. » - Maeva Toa

 

« Les trucks n'avaient pas d'horaires, peu importe l'heure à laquelle tu te mets au bord de route, un truck passe... De plus, on est assis de façon à ce qu'on se voit tous, cela permettait de se sociabiliser, de bien se tenir pour éviter un regard persistant, les gens étaient altruistes... » - Nakeaetou-bry Sandrine

 

« J'en garde un très bon souvenir, j'allais à l'école ou en ville en truck et je me rappelle que tout le monde parlait avec tout le monde, aucune barrière. » - Raita Lee

 

« Souvenir d'enfance surtout, c'est un peu comme les madeleines de Proust, l'évocation des trucs me fait toujours penser au temps de l'innocence où tout semblait si facile. » - Léo Jr Puputauki.

 

« De très bons souvenirs liés à l'insouciance (l'enfance et l'adolescence où tout était facile. Je prenais le truck pour aller au collège de Papara et c'était un plaisir intense de regarder défiler le paysage. On n’avait pas de voiture. On pouvait discuter et rire pendant tout le trajet car on était assis face à face ou collé sur un banc) à l'entraide (une fois par mois, mes parents allaient faire les courses à Papeete en truck. Ils revenaient avec le grand sac de riz, de sucre, la bonbonne de gaz... Je les attendais au bord de la route avec ma brouette. Quand le truck s'arrêtait, les hommes aidaient mon père à tout décharger) à la convivialité (on était tous amis dans le truck. Les adultes racontaient des histoires, des anecdotes... Je les écoutais rire) au partage (quand un enfant mangeait dans le truck, on partageait pour les autres enfants) la bienveillance et la patience du chauffeur de truck (le soir, Papa mettait une branche de auti sur le bord de la route et le lendemain matin, le chauffeur savait qu'il devait s'arrêter. Même si mon père n'était pas au bord de la route, il l'attendait. Quelques fois, mon père devait vendre des taros ou des mangues au marché, et bien le chauffeur l'aidait à tout porter dans le truck). » - Patricia Bessert, Conseiller Principal d’Education au Collège de Hitiaa.

Sondage Facebook, groupe « Allo qui sait quoi » (29/02/2016)

 

Tout l’enjeu de conservation des trucks se joue ici. C’est cet esprit, cette convivialité, cette chaleur mais aussi cette joie de vivre polynésienne qui se dessinait à travers les trucks qu’il nous faut préserver. Il devient donc indispensable de réfléchir au devenir de cet héritage, ce symbole matériel du patrimoine culturel de la Polynésie qui se meurt au fil de l’évolution et de la modernisation de Tahiti.

Oeuvre de Jean Shelsher

Pourtant, les trucks pourraient encore aujourd’hui représenter un véritable atout dans la société. Ils ont en effet un véritable potentiel d’attractivité touristique. De nombreux touristes de par le monde viennent à Tahiti, expérimentent le truck et y voient une manière de s’immerger dans l’histoire polynésienne.

En effet, parce que les trucks perdurent difficilement aujourd’hui, il nous faut impérativement tirer la sonnette d’alarme. C’est à travers des pétitions et quelques associations que les trucks tentent laborieusement de continuer à sillonner les routes de Tahiti (Pour le retour des Trucks à Tahiti, Groupe – Facebook, Avril 2014).

 

C’est donc à travers cette épaisse fumée noire que laissent derrière eux les trucks que semble se dessiner le destin de ce symbole d’unité et de fraternité polynésienne. Une fin qui s’annonce tragique si les moyens nécessaires ne sont pas mis en place pour sa conservation. Tragique pour la population, tragique pour l’Histoire polynésienne, tragique pour les Ma’ohi. La question qui vient à être posée finalement est celle de l’inévitable modernisation au péril de l’Histoire, de la vie, de la culture et du Patrimoine polynésien.

 

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